Ville Témoin (18)

Benjamin Bondonneau, Kristof Guez et Raphaël Saint-Remy ont réalisé une série appelée “Ville Témoin” de textes, miniatures sonores, photos et vidéos à partir du matériau collecté pour la maquette urbaine, ramifications oniriques à partir des paroles d’habitants du territoire.

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Ville Témoin (17)

Benjamin Bondonneau, Kristof Guez et Raphaël Saint-Remy ont réalisé une série appelée “Ville Témoin” de textes, miniatures sonores, photos et vidéos à partir du matériau collecté pour la maquette urbaine, ramifications oniriques à partir des paroles d’habitants du territoire.

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Ville Témoin (16)

Benjamin Bondonneau, Kristof Guez et Raphaël Saint-Remy ont réalisé une série appelée “Ville Témoin” de textes, miniatures sonores, photos et vidéos à partir du matériau collecté pour la maquette urbaine, ramifications oniriques à partir des paroles d’habitants du territoire.

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Ville Témoin (15)

Benjamin Bondonneau, Kristof Guez et Raphaël Saint-Remy ont réalisé une série appelée “Ville Témoin” de textes, miniatures sonores, photos et vidéos à partir du matériau collecté pour la maquette urbaine, ramifications oniriques à partir des paroles d’habitants du territoire.

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Ville Témoin (14)

Benjamin Bondonneau, Kristof Guez et Raphaël Saint-Remy ont réalisé une série appelée “Ville Témoin” de textes, miniatures sonores, photos et vidéos à partir du matériau collecté pour la maquette urbaine, ramifications oniriques à partir des paroles d’habitants du territoire.

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Gare

Champs-sur-Mane, c’est aussi un gare, la station de Noisy-Champs. Rapahël Saint-Remy nous donne sa vision de ce lieu si particulier.

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Ville Témoin (13)

Benjamin Bondonneau, Kristof Guez et Raphaël Saint-Remy ont réalisé une série appelée “Ville Témoin” de textes, miniatures sonores, photos et vidéos à partir du matériau collecté pour la maquette urbaine, ramifications oniriques à partir des paroles d’habitants du territoire.

Benjamin Bondonneau, Kristof Guez et Raphaël Saint-Remy ont réalisé une série appelée “Ville Témoin” de textes, miniatures sonores, photos et vidéos à partir du matériau collecté pour la maquette urbaine, ramifications oniriques à partir des paroles d’habitants du territoire.

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Contrechamps par Raphaël Saint-Remy (79)

R114-2) Quand je croise les premiers
            (D’après : « Ils avaient tous une larme à l’œil ». Excroissances, ruelle, larmes, tatouages, œil, silence

EXCROISSANCES

Quand je croise les premiers, je me dis qu’il s’agit de malades qu’une affection étrange défigure. Mais je dois vite me rendre à l’évidence : tous dans cette ville, à des degrés divers, sont affligés du même mal, qu’ils traînent littéralement avec eux en permanence. Il s’agit toujours de la même excroissance qui leur pousse au coin de l’œil, et qui avec le temps ne cesse de se développer, jusqu’à atteindre des proportions si démesurées qu’elle contraint souvent ceux qui en sont victimes à demeurer au même endroit, à moins que d’autres, moins atteints, veuillent bien aider à transporter homme et fardeau ailleurs.

Car la masse des plus grosses excroissances dépasse parfois celle des êtres qui en sont affligés — encore que ce qui m’apparaît à moi comme une affliction n’en soit apparemment pas une pour eux, qui semblent au contraire en tirer une sorte de fierté, au point que certains, estimant cette pousse sans doute insuffisamment mise en valeur, s’emploient à l’orner de peintures ou de tatouages divers, l’enveloppent de tissus bariolés, lui font adopter des formes variées (parfois à l’aide d’armatures extravagantes) ou, plutôt que de la laisser traîner à terre, l’installent sur un charriot lui-même objet de toute leur fantaisie décoratrice. 

C’est d’ailleurs dans un lieu dévolu à la décoration de ces poches de larmes (car il s’agit bien de cela, j’en viens à le comprendre) que mon errance finit par me mener. Il s’agit d’une ruelle bordée d’immeubles décrépis, envahie de toute une foule venue là dans le seul but d’enjoliver ces vivantes citernes. Bien évidemment, dans cette ruelle, la plupart des spécimens sont démesurément grands, au point qu’il faut les contenir ou les pousser sous les porches pour permettre le passage des nouveaux arrivants. J’ai moi-même quelques difficultés à avancer, tant la foule est nombreuse et les poches de larmes volumineuses. Étrangement, on remarque à peine mon passage, et lorsque je décide de m’asseoir un moment sur les marches d’un immeuble, c’est à peine si les regards se tournent vers moi. 

Juste sous mon nez, un homme et une femme se font tatouer chacun leur poche, énorme, qu’ils ont installée à terre entre leurs jambes. Les deux protubérances, par manque de place, sont collées l’une à l’autre, et les tatoueurs se voient sans cesse contraints de les manœuvrer, tout en se rabrouant mutuellement. Je reste là longtemps. Sans doute finit-on par prendre pitié de moi, car une jeune fille, que je suppose être employée dans une des maisons de tatouage, s’approche de moi et me tend, comme on le ferait à un enfant, une petite boîte de bois. Devant mon geste de surprise et d’incompréhension, la jeune fille l’ouvre et me met dans les mains un minuscule pinceau, tout en me faisant comprendre que je dois me regarder dans le miroir fixé sur le couvercle. Comme je ne comprends toujours pas, elle approche d’un geste plein de douceur mon visage du miroir. Je découvre alors qu’une minuscule poche, à peine plus grosse qu’un grain de riz, s’est formée sans que je le sente dans le coin de mon œil gauche. La jeune fille sourit, et me montre le pinceau que je tiens dans la main. 

Autour de moi tous ont cessé de s’agiter et me regardent, le sourire aux lèvres. Je comprends qu’ils attendent de moi que je décore cette excroissance naissante. M’y refuser serait considéré, cela ne fait aucun doute, comme un regrettable manque de civilité, une impolitesse inexcusable, une faute. C’est pourquoi sans réfléchir davantage je plonge le poil minuscule de mon pinceau dans un des pots de couleur que contient la boîte, puis l’approche de mon œil. Tous se taisent. Dans un silence absolu (il me semble entendre le son produit par le poil du pinceau sur ma chair) je trace un trait horizontal, puis un second juste en dessous. Ne pouvant faire mieux, faute de place, je me redresse et repose le pinceau dans la boîte. Un soupir général de satisfaction accompagne mon geste. Quelques rires se font entendre, et tous immédiatement s’en retournent à leur ouvrage. Je reste là à les regarder, hébété, sans réellement comprendre la portée de mon geste, sinon qu’il signe mon acceptation dans la communauté.
Sans que je puisse m’y opposer, une bouffée de tristesse m’envahit. Constatant que tous les regards se sont détournés de moi, je me penche à nouveau vers le miroir, regarde attentivement l’excroissance qui s’est formé au coin de mon œil. Et je constate qu’elle grossit — très légèrement certes, mais elle grossit, c’est une évidence. 

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Contrechamps par Raphaël Saint-Remy (78)

R114-1) De prime abord, je ne comprends pas qu’il s’agit d’un tube
            (D’après : « Quand ils me racontent leur histoire, ça s’est toujours joué à un fil ». Course, horizon, paroi, tube, fil

LE TUBE

De prime abord, je ne comprends pas qu’il s’agit d’un tube. Sa paroi est invisible, je n’ai d’ailleurs pas même l’idée d’imaginer son existence. Je cours, et c’est ma course qui d’une certaine façon ouvre le monde et le déploie devant moi. Mais peu à peu, alors même que mes yeux continuent de plonger vers d’inaccessibles horizons, naît en moi la conscience d’une finitude, le sentiment que ce monde quelque part s’arrête. Dès lors les indices se multiplient, et germe sournoisement dans mon esprit l’idée d’un rétrécissement, d’une force invisible travaillant à une sorte de repli général, à un resserrement, une contraction du monde. Mais je cours toujours, peut-être même avec plus de vigueur et d’engagement, bien que je perçoive effectivement au loin les signes tangibles d’un écrasement des choses contre une invisible paroi. 

Pas un instant je n’imagine que ma course puisse porter la responsabilité de ce phénomène. Bien au contraire, je suis convaincu d’à ma manière lutter contre, quand bien même les moyens dont je dispose sont dérisoires. Mais à mesure que j’avance, le tube se rétrécit (je ne doute plus à présent qu’il s’agisse d’un tube, conique et comprimant vers son centre — c’est-à-dire vers moi — aussi bien le sol que je foule que le ciel qui me domine ou les profondeurs de la terre), et vient un moment où il est à se point resserré, et l’espace en lui comprimé, que ma tête, après s’être courbée autant qu’elle le pouvait, ne peut faire autrement que de s’en extraire, en même temps d’ailleurs que mes pieds — suivis peu de temps après par mes épaules et mes jambes. 

Je cours toujours, et avec la même force, mais désormais le tube me traverse le ventre. Je continue de voir le monde, mais de haut, à travers une paroi vitrée dont la circonférence ne cesse de se rétrécir sous mes yeux — au point qu’il me devient difficile de distinguer les détails de ce monde miniature qui me transperce comme une lance. 

La lance est du reste si fine qu’elle perd peu à peu de sa raideur, vole au vent (qui pourtant devrait être lui aussi enfermé dans le tube, mais cette incohérence ne me perturbe pas, je l’accepte sans plus de trouble que le reste), et finalement échappe complètement à ma vue. Et me voilà non plus en train de courir à travers le monde, mais après ce fil que je sais d’une fragilité extrême, et dont j’ai conscience que la rupture signifierait, de façon évidente et définitive, ma propre fin. D’abord courbé, puis rampant, je fouille le vide, mais ce vide est complexe, captieux, plein de chausse-trappes qui n’attendent que de m’avaler. 

Je ne suis pas loin d’être gagné par le désespoir quand tout à coup je réalise que c’est à nouveau à l’intérieur du tube que je me trouve. Je ne peux encore qu’y ramper (et encore avec peine, n’avançant que grâce à des mouvements infimes et répétés du bassin), mais du moins c’est en lui que je progresse, et ce miracle ranime mon entrain. Déjà le tube commence à s’évaser. Et très vite je peux me relever et à nouveau me tenir droit. Je retrouve l’élan et l’efficace de ma course première, jouis de voir la ligne d’horizon à nouveau s’enfuir devant moi. Et le rire qui jaillit de ma gorge accompagne la fuite de cet horizon neuf, peut-être même ouvre les espaces vers lesquelles il plonge. Plus rien ne semble pouvoir stopper mon avancée. L’univers est à nouveau sans limite. Mon rire fou le confirme. 

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Contrechamps par Raphaël Saint-Remy (77)

R113-2) Sans doute suis-je assis à ce bureau depuis longtemps déjà
            (D’après : « On est derrière les bureaux ». Bureau, désert, arpenteurs, chiffres, sommeil)

FACE AU DÉSERT

Sans doute suis-je assis à ce bureau depuis longtemps déjà. J’en connais toute la géographie intime, toutes les éraflures, les irrégularités du bois, les marques anciennes ; mes documents y occupent une place comme depuis toujours fixée ; mes mains y sont chez elles. À vrai dire, mis à part quelques feuilles qu’une pierre empêche de s’envoler, mes affaires se résument à un livre épais, dans lequel j’inscris les données que l’on veut bien m’apporter depuis les terres lointaines où tout le jour mes yeux se perdent. Ma table de travail est en effet posée en pleine nature, à même le sol, face à un immense désert. Rien ne l’abrite, rien ne la signale, et s’il en est d’autres semblables plus loin, plantées comme la mienne face à l’immensité infertile et hostile, mes contacts avec ceux qui y travaillent sont rares, et se limitent à quelques signaux sans grande signification et n’ayant pour seule fonction que de confirmer à l’autre que rien de nouveau ne se produit, que le poste est toujours occupé, qu’en somme le désert est toujours là devant nous, et nous toujours là en faction à sa lisière. 

Malgré le peu d’intérêt apparent de ma fonction (qui consiste à inscrire dans un registre des données chiffrées qui souvent me sont incompréhensibles, et qui de plus ne me parviennent qu’au compte- gouttes), je l’exerce avec sérieux et application, passant mon temps à guetter l’horizon, et à me préparer à accueillir au mieux les arpenteurs qui surgiront des sables, malheureusement toujours impatients de retourner à leurs mesures et considérant cette obligation de venir m’apporter leurs relevés comme une regrettable perte de temps. 

Encore cette hâte est-elle perceptible chez ceux qui ont la correction de se montrer à moi sans rien me dissimuler de leur course. Car le plus souvent les informations m’arrivent comme par magie, sans que je puisse apercevoir ne serait-ce que l’ombre de leur porteur. Que je m’assoupisse un instant, ou que je me retourne quelques secondes seulement vers l’arrière (où il n’y a pourtant rien d’extraordinaire à contempler), et c’est le moment que les arpenteurs choisissent pour laisser sur mon bureau, avant de disparaître aussi vite qu’ils sont venus, une feuille remplie de chiffres qu’il me faudra des heures ensuite à recopier sur le grand livre. 

Malgré tous mes efforts, les pièges lentement échafaudés, les ruses patiemment mises au point, je n’ai pu réussir à surprendre un seul de ces messagers éclairs.
Seuls s’offrent à mon attention les arpenteurs les moins performants, ceux dont je sais bien, à la façon nerveuse et inélégante qu’ils ont de s’extraire des sables, qu’ils ne m’apporteront qu’un document peu digne d’intérêt, aux données méritant à peine qu’on les enregistre. Mais désormais j’accepte cet état de fait, et plutôt que de m’user les yeux à scruter l’horizon, je m’abandonne plusieurs fois dans la journée à un bienfaisant sommeil, sans honte aucune, d’une façon presque ostentatoire même, afin de montrer à tous ces arpenteurs trop pressés que j’ai saisi leur petit jeu, et qu’à présent nous luttons sinon à armes égales du moins selon les mêmes règles. 

Et cette attitude porte si bien ses fruits (les feuilles en effet s’entassent sous la pierre) que je ne désespère pas de bientôt parvenir à la dernière page de mon livre, et donc, j’ose le croire, au jour tant attendu de la relève. 

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