R114-2) Quand je croise les premiers
            (D’après : « Ils avaient tous une larme à l’œil ». Excroissances, ruelle, larmes, tatouages, œil, silence

EXCROISSANCES

Quand je croise les premiers, je me dis qu’il s’agit de malades qu’une affection étrange défigure. Mais je dois vite me rendre à l’évidence : tous dans cette ville, à des degrés divers, sont affligés du même mal, qu’ils traînent littéralement avec eux en permanence. Il s’agit toujours de la même excroissance qui leur pousse au coin de l’œil, et qui avec le temps ne cesse de se développer, jusqu’à atteindre des proportions si démesurées qu’elle contraint souvent ceux qui en sont victimes à demeurer au même endroit, à moins que d’autres, moins atteints, veuillent bien aider à transporter homme et fardeau ailleurs.

Car la masse des plus grosses excroissances dépasse parfois celle des êtres qui en sont affligés — encore que ce qui m’apparaît à moi comme une affliction n’en soit apparemment pas une pour eux, qui semblent au contraire en tirer une sorte de fierté, au point que certains, estimant cette pousse sans doute insuffisamment mise en valeur, s’emploient à l’orner de peintures ou de tatouages divers, l’enveloppent de tissus bariolés, lui font adopter des formes variées (parfois à l’aide d’armatures extravagantes) ou, plutôt que de la laisser traîner à terre, l’installent sur un charriot lui-même objet de toute leur fantaisie décoratrice. 

C’est d’ailleurs dans un lieu dévolu à la décoration de ces poches de larmes (car il s’agit bien de cela, j’en viens à le comprendre) que mon errance finit par me mener. Il s’agit d’une ruelle bordée d’immeubles décrépis, envahie de toute une foule venue là dans le seul but d’enjoliver ces vivantes citernes. Bien évidemment, dans cette ruelle, la plupart des spécimens sont démesurément grands, au point qu’il faut les contenir ou les pousser sous les porches pour permettre le passage des nouveaux arrivants. J’ai moi-même quelques difficultés à avancer, tant la foule est nombreuse et les poches de larmes volumineuses. Étrangement, on remarque à peine mon passage, et lorsque je décide de m’asseoir un moment sur les marches d’un immeuble, c’est à peine si les regards se tournent vers moi. 

Juste sous mon nez, un homme et une femme se font tatouer chacun leur poche, énorme, qu’ils ont installée à terre entre leurs jambes. Les deux protubérances, par manque de place, sont collées l’une à l’autre, et les tatoueurs se voient sans cesse contraints de les manœuvrer, tout en se rabrouant mutuellement. Je reste là longtemps. Sans doute finit-on par prendre pitié de moi, car une jeune fille, que je suppose être employée dans une des maisons de tatouage, s’approche de moi et me tend, comme on le ferait à un enfant, une petite boîte de bois. Devant mon geste de surprise et d’incompréhension, la jeune fille l’ouvre et me met dans les mains un minuscule pinceau, tout en me faisant comprendre que je dois me regarder dans le miroir fixé sur le couvercle. Comme je ne comprends toujours pas, elle approche d’un geste plein de douceur mon visage du miroir. Je découvre alors qu’une minuscule poche, à peine plus grosse qu’un grain de riz, s’est formée sans que je le sente dans le coin de mon œil gauche. La jeune fille sourit, et me montre le pinceau que je tiens dans la main. 

Autour de moi tous ont cessé de s’agiter et me regardent, le sourire aux lèvres. Je comprends qu’ils attendent de moi que je décore cette excroissance naissante. M’y refuser serait considéré, cela ne fait aucun doute, comme un regrettable manque de civilité, une impolitesse inexcusable, une faute. C’est pourquoi sans réfléchir davantage je plonge le poil minuscule de mon pinceau dans un des pots de couleur que contient la boîte, puis l’approche de mon œil. Tous se taisent. Dans un silence absolu (il me semble entendre le son produit par le poil du pinceau sur ma chair) je trace un trait horizontal, puis un second juste en dessous. Ne pouvant faire mieux, faute de place, je me redresse et repose le pinceau dans la boîte. Un soupir général de satisfaction accompagne mon geste. Quelques rires se font entendre, et tous immédiatement s’en retournent à leur ouvrage. Je reste là à les regarder, hébété, sans réellement comprendre la portée de mon geste, sinon qu’il signe mon acceptation dans la communauté.
Sans que je puisse m’y opposer, une bouffée de tristesse m’envahit. Constatant que tous les regards se sont détournés de moi, je me penche à nouveau vers le miroir, regarde attentivement l’excroissance qui s’est formé au coin de mon œil. Et je constate qu’elle grossit — très légèrement certes, mais elle grossit, c’est une évidence.