La ville est un sujet de prédilection pour la littérature, qui en fait souvent son objet central et non un simple décor. La maquette urbaine interactive s’enrichit de productions littéraires.


 

Contrechamps par Raphaël Saint-Remy (62)

R103-11) Mes membres, depuis longtemps
            (D’après : « Les gens n’ont plus de cœur ». Cœur, membres)

LIBERTÉ

Mes membres, depuis longtemps remontés contre lui, ont fini par chasser mon cœur de son domaine. D’un commun accord ils l’ont expulsé hors de leur société, afin d’être enfin libre, de ne plus dépendre de ses décisions, de ne plus avoir à supporter sa sinistre et boiteuse pulsation.
Seules mes mains, éprouvant in extremis une légère compassion, sont convenues, presque à l’insu des autres, de ne pas rendre ce bannissement total, et d’accueillir chez elles cette pauvre petite chose, piteuse, craintive, sanguinolente, inutile sauf à elle-même. C’est pourquoi elles le transportent désormais partout avec elles, se l’échangent, l’oublient parfois, d’autres fois le cajolent comme des enfants un animal domestique, regardant avec une sorte d’empathie légèrement honteuse ses étranges soubresauts, obstinés, incontrôlables, et formant comme un collier infini de petites convulsions sans gravité. 

Et pendant ce temps, mes membres et organes se découvrent une liberté neuve. Ils s’étalent, jouissent de ce ciel enfin dégagé, se félicitent de ne plus subir le décompte macabre et assourdissant qui jusque-là ponctuait leur existence. Ils coulent des jours heureux, glissent sur le temps comme sur une pente magique dont la fin serait toujours plus lointaine et improbable. 

Pour ce qui est de mes pensées, désormais elles hésitent, ne s’accrochent à rien, procrastinent, malgré les quelques petits sursauts d’inquiétude qui régulièrement, bien qu’elles s’en défendent, les secouent. 

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Contrechamps par Raphaël Saint-Remy (61)

R103-10) Ici on ne se salue que pour mieux s’oublier
            (D’après : « Tu ne connais pas ton voisin ». Saluts, disparition)

SALUTS 

Ici on ne se salue que pour mieux s’oublier, pour mieux se confirmer mutuellement que la disparition de chacun suit son cours. Car chaque salutation (surtout la plus impersonnelle, la plus distante, celle qui ne s’exprime que par un signe à peine perceptible) mord un peu sur le corps de l’autre, le prive d’un peu de sa concrétude. Aussi est-ce avec une certaine jubilation que s’effectuent ces politesses, dont la discrétion même est l’assurance d’un effacement plus certain de l’autre — qui pourtant s’emploie de son côté, avec la même furtive ardeur, à un travail de sape tout aussi méticuleux. 

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Contrechamps par Raphaël Saint-Remy (60)

R103-9) On vient de loin
            (D’après : « La vie est faite pour être partagée ». Mystère, couteau, foule)

LE MYSTÈRE 

On vient de loin pour tenter d’arracher une bribe du mystère. Des jours, des semaines de voyage. Et une fois sur place, c’est la foire d’empoigne, il faut affronter cris, insultes, bousculades, avec leurs lots de morts qui sont, chacun le sait, la rançon d’une telle quête.
D’autant que ce n’est qu’au couteau que le mystère se laisse entamer. Seule une lame aiguisée (mais pas trop longue, pas plus d’une main, c’est la règle) peut trancher dans cette matière invisible et dont on ne sait rien — à part justement cette façon unique, et depuis toujours inchangée, qu’on a de la dépecer. 

Et chacun, après avoir joué des coudes, écrasé ses semblables, perdu parfois un des siens, s’en retourne chez lui, avec dans sa sacoche un morceau, sans contour bien visible, de cette masse indéfinissable, fabuleuse, incognoscible, dont personne ne sait ni l’origine ni le devenir, et dont le filon ne semble pas même diminuer, malgré ce que depuis si longtemps on lui ravit. 

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Contrechamps par Raphaël Saint-Remy (59)

R103-8) Installé sur un des barreaux de l’échelle
            (D’après : « Comment vont tes poulets ? ». Échelle, poules, discussion, ancêtres)

LES ANCÊTRES

Installé sur un des barreaux de l’échelle qui mène aux cages, pattes enfouies sous le ventre, j’écoute, sans conviction, les arguments de mes frères faits de raclements de gorge, de faux-départs de chant, de mouvements brefs des ailes, du cou, des pattes. 

La discussion, comme souvent, traite des ancêtres et de la place qui doit leur revenir dans notre espace de vie. Soubresauts nerveux, gloussements, ébrouements irrités, les points de vue divergent, les crêtes se dressent, se gonflent, rougissent. Quelques-uns grattent la terre, s’abîment, soudain pensifs, dans l’examen des écailles de leurs pattes. La discussion traîne en longueur. On se perd en arguties, mais sans conviction, comme par obligation. Une légère torpeur finit par envahir les esprits. Mais vient le signal libérateur d’une ponte imminente. Le présent soudain reprend ses droits. Je me dresse et exécute quelques battements d’ailes, imité par mes voisins. Quelques-uns partent à la chasse aux vers. Les œufs qui s’annoncent viennent balayer les palabres oiseuses, les discours péremptoires. Chacun sent bien qu’une partie du problème d’un coup s’est évanoui, sans qu’il soit besoin même de le souligner. On respire. Une porte est ouverte. Libre aux esprits des ancêtres de venir y passer une tête. 

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Contrechamps par Raphaël Saint-Remy (58)

R103-7) Ça n’est que lorsque j’ai atteint une immobilité complète
            (D’après : « Voyager immobile ». Immobilité, foule, corps, membres)

CORPS HABITÉ

Ce n’est que lorsque j’ai atteint une immobilité complète que le phénomène se déclenche, et qu’apparaissent en moi, par grappes, des foules entières qui colonisent une à une toutes les parcelles de mon corps, pour ne s’évanouir que lorsqu’à nouveau mes muscles s’excitent.
Tant que je conserve ma posture et m’en tiens aux seuls mouvements, les plus légers possibles, induits par ma respiration, je peux observer ces grappes humaines et entrer avec elles dans l’attente (car toutes ne s’installent en moi que pour attendre, et c’est cette attente éclatée en mille attentes spécifiques que je vais visiter, en laquelle avec plaisir je me perds). 

Ici, dans le bas de mon mollet, un groupe de paysans emmitouflés dans leurs pelisses s’entasse dans la salle d’attente d’une gare de province ; là, sous mon omoplate, trois vieillards patientent sur un banc de bois, à l’entrée d’un dispensaire aux murs lépreux ; ailleurs, dans la paume de ma main ou quelque part dans le bas de mon ventre, on attend dans le froid l’ouverture des portes d’un théâtre. 

Ainsi déambulé-je en moi, de l’extrémité de mes doigts (où un adolescent solitaire attend nerveusement, sous un abri ouvert à tous les vents, un car hypothétique) à mes chairs les plus enfouies. Mais que mes muscles tout à coup se réveillent et s’agitent, que je quitte cette immobilité visionnaire, et aussitôt toute cette foule s’évapore, me laissant seul face à la fébrile et aveugle agitation du monde qu’on dit réel. 

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Contrechamps par Raphaël Saint-Remy (57)

R103-6) Du matin au soir
            (D’après : « Le chef d’équipe ». Profondeurs, creusement, chef, aboiements

HOP ! HOP !

Du matin au soir (mais enfouis dans les profondeurs de la terre comme nous le sommes, il ne nous est possible de faire le départ entre ces deux moments du jours qu’à la qualité de notre fatigue — psychique le matin, physique et psychique le soir), nous travaillons dans la poussière humide et le manque d’air, et seuls nos coups de pioche, les allées et venues des chariots, les sirènes d’alerte et les « hop ! hop ! » de notre chef d’équipe viennent ponctuer, par périodicités entremêlées, nos fastidieuses journées. 

Mais ce sont certainement ces « hop ! hop ! » de notre chef qui ont l’impact le plus notable sur nos nerfs. Non par l’effet direct qu’ils auraient sur notre ardeur, mais, pourrait-on dire, par la bande. Car ces sortes d’appels (à la fois encouragements, rappels d’une surveillance permanente, et ponctuation presque inconsciente de l’inactivité, inhérente à sa fonction, de ce même chef) nous sont à tous à ce point insupportables que toute activité, y compris la plus pénible, nous semble un bon moyen de nous les faire oublier — à conditions bien sûr que nous nous plongions de toute notre âme dans le labeur, et que nous y employions le maximum de nos forces. 

Impossible de savoir si ces « hop ! hop ! » sont le résultat d’une patiente mise au point de la direction, ou une sorte d’aboiement incontrôlé, et considéré par elle comme sans importance ni inconvénient réel. Le fait est que ces aboiements sont devenus la signature sonore de la fonction de chef d’équipe, et que lorsqu’un nouveau chef est nommé à ce poste (y compris lorsqu’il provient de l’équipe même, et qu’il a dû endurer longtemps avec ses collègues ces appels insupportables) il les fait siens immédiatement, et en assomme les ouvriers avec cette régularité à la fois appliquée et nonchalante, mais de toute façon idiote, dont les années ont définitivement prouvé l’efficace.

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Contrechamps par Raphaël Saint-Remy (56)

R103-5) Pour pouvoir avancer, mes pieds ont besoin d’eau
            (D’après : « La chasse à l’eau ». Pieds, eau, course)

LES MARES

Pour pouvoir avancer, mes pieds ont besoin d’eau — un besoin tel qu’en trouver est devenu leur unique obsession, et que ce n’est que lorsqu’ils sentent quelque part un ruisseau, une fontaine, une mare, qu’ils se mettent en chemin. C’est du reste surtout l’eau des mares qu’ils affectionnent. Ils ne goûtent que très modérément les eaux vives, et ne s’y trempent que lorsqu’aucune autre ne s’offre à eux — et encore, rapidement, et comme à la dérobée. 

Le malheur est que là où je me trouve, si l’eau des mares s’avère comme partout ailleurs croupie et inactive, les mares elles-mêmes se montrent non seulement mouvantes, mais farouches, et que, craignant plus que tout semble-t-il qu’on vienne les agiter, elles s’enfuient à la moindre alerte avec une étonnante célérité. 

Mon existence se résume donc à courir après des mirages, et à me contenter des rares pauses (toujours trop courtes, et toujours insatisfaisantes) que m’offre l’eau claire et fuyante des ruisseaux, dont mes pieds revêches se montrent pourtant bien peu friands. 

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Contrechamps par Raphaël Saint-Remy (55)

R103-4) Mes oreilles changent
            (D’après : « Le vent dans les oreilles ». Oreilles, vent, poches)

LES OREILLES

Mes oreilles changent. Sans que je puisse rien faire contre elles grandissent, et surtout se referment sur elles-mêmes, formant de chaque côté de ma tête deux poches hermétiques dans lesquelles l’air, mis en cage par surprise, ne cesse de se tourner et de se retourner, de se cogner aux parois, de crier, hurler, geindre, sans qu’il me soit possible de faire quoi que ce soit pour le libérer (je m’y suis essayé bien sûr, mais mes mains n’ont rien pu contre ces poches de chair, et le courage m’a manqué pour m’y attaquer au couteau). 

Je suis l’unique témoin de cette douleur de l’air, si proche de moi et si permanente que j’en connais à présent toutes les variations et les modulations, au point d’en prévoir presque les emportements les plus soudains, les bourrasques les plus inattendues.
Je pourrais prendre mon parti de ce nouvel état, et accepter ces enflures pourtant bien inesthétiques comme des membres naturels. Mais force m’est de constater qu’elles ne s’en tiennent pas à leurs dimensions premières et qu’elles ne cessent, par l’action de ce vent intérieur sans doute, de se développer et de gonfler comme des ballons. Elles ont depuis longtemps dépassé en volume non seulement ma tête, mais mon corps tout entier. Si bien qu’il me faut les traîner derrière moi, et que cette charge ne me laisse plus un instant de répit. 

Encore puis-je toujours me mouvoir, même si c’est avec difficulté. Mais je sais que bientôt tout déplacement me sera impossible, et qu’il me faudra rester à jamais à la même place, pris en tenailles entre ces deux poches obèses. Je n’aurai alors pour tout loisir que d’écouter les vents se lamenter. 

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Contrechamps par Raphaël Saint-Remy (54)

R103-3) Partout, à perte de vue, des cœurs palpitants
            (D’après : « Battements de cœur ». Mer, sang, cœurs, nage, ascension

LES MÉDUSES

Partout, à perte de vue, des cœurs palpitants, qui pompent et crachent du sang, dérivent par le seul fait de leurs tressauts, se gênent, s’étouffent, luttent pour leur survie, dans une mer rouge et visqueuse qui recouvre la terre entière.
C’est dans cette houle, agitée en permanence par les palpitations de ces organes solitaires aux nerfs toujours à vifs, qu’il me faut avancer. Mes mouvements de brasse, lourds, pénibles, gluants, peu à peu se font pourtant moins difficultueux. Le sang devient moins épais, s’éclaircit, comme s’il était coupé d’eau. Les cœurs eux-mêmes semblent s’alléger. Ils se heurtent avec moins de violence, trouvent à se désempêtrer, à évoluer de façon moins contrainte. J’avance toujours, d’une nage progressivement plus aisée, bientôt presque naturelle. Les cœurs de leur côté gagnent en transparence. Je peux suivre en eux le mouvement de ce qui n’est plus vraiment du sang, mais de l’eau légèrement teintée de rouge, puis de rose, enfin d’un bleu délicat, diaphane. 

C’est peut-être sous l’action de cette eau presque pure que les cœurs se métamorphosent, tendent vers la symétrie parfaite des cnidaires. Leurs veines volumineuses se dispersent en mille filaments légers. Leurs battements restent ternaire, mais il s’agit davantage d’une danse que d’un brutal mouvement réflexe. Ces jeunes méduses s’envolent dans les hauteurs. J’ai à peine besoin d’agiter mes bras pour évoluer parmi elles. Je plane moi aussi, sans savoir avec certitude si c’est dans l’eau ou dans l’air. L’espace est ouvert, plus de but à atteindre, plus de pensée à soutenir. Mon corps s’évapore. Je ne suis plus, méduse parmi les méduses, que le très doux et cristallin battement d’un cœur parfaitement transparent. 

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Contrechamps par Raphaël Saint-Remy (53)

R103-2) Avant même que la moindre parole ne sorte de ma bouche
            (D’après : « Des mots sur les pierres ». Mots, pierres, poumons, dégoût)

LES PIERRES

Avant même que la moindre parole ne sorte de ma bouche, c’est en moi tout un tourbillon de roches, de pierres, de caillasses grossières qui viennent cogner et râper les parois de mes poumons, se prendre dans ma gorge et en boucher l’issue. Et ce n’est qu’en éructant, crachant, vomissant que je peux me libérer de ce chaos. 

Bien sûr ces pierres dont je parviens après de longs et pénibles efforts à me libérer ne sont pas ordinaires. Elles portent mes pensées gravées sur elles (de façon incomplète, par bribes pourrait-on dire, car l’espace manque, mais au moins ont-elles cette qualité), et à qui voudraient les connaître, il suffirait de se pencher pour les examiner. 

Mais qui voudrait faire cet effort ? Qui passerait par dessus son dégoût — dégoût qui plus est que je partage ? 

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