Raphaël Saint-Remy a écrit des textes comme prolongements, extensions des entretiens qu’il a mené avec des personnes rencontrées sur le terrain.


R68-3) Mes pieds sont détachables
(D’après : « Je ne connaissais pas la ludothèque avant d’y mettre les pieds ». Pieds, exploration)

LES PIEDS

Mes pieds sont détachables. Non qu’ils me soient inutiles (au contraire, sans eux je ne peux rien, et tout déplacement devient un casse-tête, une torture même), mais il leur faut, avant chacune de mes migrations, me précéder là où j’ai décidé d’aller.
Pour autant, une sorte de paresse les habite, qui les empêche d’aller seuls et sans itinéraire précis là où pourtant leur légèreté et leur souplesse pourraient les emmener sans presque qu’ils y pensent. Partir à l’aveugle est pour eux inconcevable, et ce n’est que contraints qu’ils visitent l’inconnu. C’est pourquoi il me faut les jeter loin devant moi, et attendre qu’ayant flairé tous les recoins de l’espace à conquérir, ils reviennent me chercher. C’est alors et alors seulement que sans difficulté et devenus presque rieurs ils me transportent jusqu’à ma nouvelle halte.

Situation lassante, mais c’est mon lot et je l’accepte, d’autant qu’il me semble avec le temps que c’est précisément dans ces moments où j’envoie balader mes pieds et attends leur retour que je me trouve le plus disposé à accueillir l’inattendu, et à en jouir.