R108-2) Chaque rue, chaque avenue
            (D’après : « Ils ont confiance en ce lieu-là ». Rues, humeurs, avancée, corps

Chaque rue, chaque avenue, chaque ruelle, passage ou place possédant son humeur propre (humeur qui plus est souvent évolutive, ou en tout cas jamais totalement figée), se déplacer dans cette ville éveille en moi, au fur et à mesure de mon avancée, des sentiments non seulement changeants, mais bien souvent contraires, et comme exacerbés par l’environnement instable dans lequel il leur faut évoluer. 

Une rue d’humeur parfaitement paisible, et paraissant faire abstraction du chaos qui l’entoure, peut déboucher sur une autre, de même dimension mais pour sa part toute de colère rentrée, parcourue de l’une à l’autre de ses extrémités d’une hargnosité trouble et n’ayant d’autre but semble-t-il que sa seule perpétuation. 

Mais parvient-on au bout de ce tunnel d’aigre agressivité, ou s’en échappe-t-on par un passage transversal, c’est pour soudain plonger dans une joie sans borne, une terreur inexplicable ou une languition que rien ne semble en mesure d’émouvoir. 

Ces humeurs diverses s’expriment avec une telle force que mes sentiments propres, alors que je m’enfonce toujours plus profond dans la ville, ne peuvent lutter contre, et se trouvent immédiatement soufflés par elles telle une feuille au vent. 

Et pourtant j’avance, je lutte, m’exalte ou me laisse emporter, la soif d’aller de l’avant perdurant sans faiblir en moi. Au point que cette ville qui il y a peu m’était totalement étrangère finit par prendre la forme d’un corps de plus en plus familier, dont les particularités géographiques si spécifiques n’entament en rien l’unité —bien au contraire. 

Et cette unité, fruit d’une si grande disparité de composants, me semble finalement si exemplaire et parfaite qu’elle m’apparaît comme une sorte de modèle inatteignable, de corps idéal à côté duquel le mien n’est qu’un brouillon informe et illisible. 

Pour finir, une sorte de translation s’opère, et c’est dans mon propre corps que j’avance, prêt à toutes les surprises, tous les bouleversements, avide de quiétude, d’euphorie, d’irritations et d’affolements bien supérieurs à ceux qui jusqu’à présent m’ont traversé, et qui, je n’en doute pas, forment désormais mon moi véritable, celui que jamais je n’aurai fini d’explorer.