Raphaël Saint-Remy a écrit des textes comme prolongements, extensions des entretiens qu’il a mené avec des personnes rencontrées sur le terrain.


R74-2) Je ne sais depuis combien de temps
(D’après : « L’objectif c’était de pouvoir avoir ce car, prendre son ticket et

L’AUTOBUS

Je ne sais depuis combien de temps je suis assis dans cet autobus hors d’âge, à cette place solitaire, celle qui certainement dès le premier instant m’a semblé la plus modeste, celle qui si d’aventure d’autres que moi venaient à entrer passerait le plus inaperçue. Je suis pour l’instant (et peut-être depuis longtemps, mais le temps dans lequel je baigne n’a ni commencement ni fin ; je suis sans souvenirs, et mon corps même, sans appétit ni exigence, semble fait d’une chair aussi fade qu’antédiluvienne) l’unique voyageur, et ai tout loisir d’observer de l’autre côté des vitres les astres dériver dans la nuit. Certains parfois semblent grossir insensiblement, d’autres traversent fugacement le ciel, d’autres encore s’éloignent lentement, ou demeurent à ce point fixes qu’ils ne sont peut-être que le reflet dans les vitres des faibles ampoules, d’un jaune terne, qui éclairent péniblement mon refuge. 

Mais ce n’est que fugitivement que je tourne les yeux vers ces corps inatteignables et flottant dans un vide toujours plus inconcret. Car mes pensées sont sans cesse occupées à donner vie à cet habitacle qui malgré sa vétusté et sa fragilité me porte et me protège, et à lui offrir un peu de la vie qui semble l’avoir déserté. N’en ayant pas de réels, je m’invente des souvenirs, les concrétise, et les libère dans l’espace clos du bus. Là je le sais ils sont à l’abri, et peuvent à loisir jouir d’eux-mêmes et des autres. Je prie pour que le voyage ne prenne pas fin. C’est là ma grande angoisse, ce qui régulièrement me tétanise et dont je ne peux me défendre qu’en plongeant dans un demi-sommeil ouateux qui, j’en ai la certitude, demeure mon meilleur allié pour maintenir dans le réel ce qui n’est peut-être, après tout, qu’un rêve lent et paresseux.