R108-1) J’imagine que c’est le trajet aller
            (D’après : « Aller-retours sans but ». Temps, course, allers-retours, confusion

J’imagine que c’est le trajet aller qui a donné l’impulsion première. À moins que celle-ci ne soit venue de la première volte-face ; que ce soit ce subit demi-tour, survenu quand rien ne le laissait supposer, qui ait enclenché le processus —processus qui à présent me retient dans sa pernicieuse mécanique. Toujours est-il que bien souvent je ne sais plus si c’est dans l’aller ou dans le retour que je suis engagé. Les deux ont acquis le même poids, produisent les mêmes effets. Que je sois entraîné dans l’un ou dans l’autre, c’est toujours vers un nouveau demi-tour que je me dirige, et par conséquent vers une même course simplement effectuée à rebours. 

Bien sûr, j’ai perdu toute certitude quant à la primauté dans le temps de l’un ou l’autre de ces deux parcours, à savoir l’aller (du moins celui que parfois —bien que de moins en moins souvent —il m’arrive de nommer intérieurement ainsi) et celui qu’avec une régularité à peu près équivalente, mais elle aussi s’effritant avec le temps (et en raison de je ne sais quels détails), je perçois comme le trajet retour. Le rapport antinomique entre les deux, pourtant si nettement marqué au début, s’efface, au point que bien peu de choses désormais les distinguent. Peut-être seulement la nature de la volte-face qui chaque fois marque leur limite. Encore que ces subits demi-tours se ressemblent eux aussi de plus en plus, au point que je finis par me demander si ça n’est pas précisément cette communauté d’apparence qui influe sur la troublante similitude des deux trajets que pour un temps je nomme encore l’aller et le retour, bien que déjà tout en moi ne cesse de dénoncer l’absurdité d’une telle distinction, et s’inquiète d’une autre confusion, bien plus profonde, qui de toute évidence me guette. Car viendra un temps j’en suis sûr (et déjà j’en perçois les signes annonciateurs), où trajets et volte-faces se confondront, et m’empêcheront de savoir avec certitude si c’est dans une avancée que je suis engagé ou dans sa réfutation, sa négation. 

C’est pourquoi je profite du temps où la distinction peut encore se faire (même si difficilement), pour mettre dans ces courses toute mon énergie, conscient que c’est peut-être précisément en elles, et en elles seules, que se replie le monde réel, chassé de son ancien domaine par d’obscures forces pour qui les lois de l’espace et du temps ne comptent tout simplement pour rien.