R105-3) Fuite dans une ville labyrinthique
            (D’après : « Les gens t’agressent avec leur regard ». Fuite, yeux, rues, place, lune)

Fuite dans une ville labyrinthique. Ruelles étroites et sombres. Partout les gens à mon passage s’arrachent les yeux pour les lancer sur moi à toute volée. 

C’est pour échapper à cette grêle que je cours, mais je sais que la ville n’a pas de fin, et je prends soin de ne pas fuir trop vite, car je sais que ma peur ne peut qu’attiser l’excitation des hommes. 

Les yeux en s’écrasant sur ma robe, sur le foulard qui cache mes cheveux, produisent un son répugnant, comme des bulles éclatant à la surface d’une fosse d’aisance. 

J’avance, évite les porches sombres où les hommes se cachent, les ruelles éclairées trop crûment par la lune. Les yeux lancés à la hâte rebondissent sur les murs décrépis des immeubles, et en s’écrasant sur moi dégoulinent sur mes vêtements. Liquide hideux qui forme progressivement un vernis épais, une carapace luisante, ignoble. 

Je cesse peu à peu de courir. À quoi bon ? La tête haute j’avance lentement. Dans la nuit les yeux me cherchent, s’excitent mutuellement, sifflent à mes oreilles, inventent des trajectoires complexes qui s’agacent mutuellement. Je m’offre à eux, ou plutôt je leur abandonne cette carapace qui en même temps qu’elle m’emprisonne me rend toujours plus intouchable.

J’atteins une placette, m’immobilise en son milieu. Des fenêtres s’ouvrent, la grêle redouble. Je ferme les yeux, me laisse submerger, m’offre à la lapidation, sous la pâle clarté de la lune. Je n’attends plus que d’être totalement ensevelie pour enfin goûter à la liberté.