R105-2) Sans cesse les mains de mon père
            (D’après : « À trente ans ou quarante ans encore chez ses parents ». Père, mère, bras, mains, fardeau)

Sans cesse les mains de mon père me passent devant les yeux, balaient fébrilement l’espace, m’empêchent de rien voir. Et quand leur danse chaotique enfin se calme, les voilà qui s’accrochent à mon cou, à mes cheveux, à mes joues qu’elles tirent comme si elles voulaient les arracher. 

Les membres de ma mère (je porte père et mère sur mon dos, ils y ont trouvé place il y longtemps et n’en bougeraient pour rien au monde), bien que de façon moins brutale, me laissent aussi peu en paix : ses doigts osseux m’écrasent les paupières, agrippent mon nez sans ménagement, ses maigres bras me cisaillent les clavicules, ses jambes m’enserrent si fort les reins que je peux à peine respirer. 

Mais je ne dis rien, ne me plains pas, endure mon supplice, m’applique à porter mes géniteurs avec abnégation. Je sais qu’ils n’ont nulle part où aller, que s’ils posaient seulement le pied par terre ils s’effondreraient immédiatement, telles des statues de sable. Bien sûr cela ne facilite pas mes mouvements, et influe même, je dois le reconnaître, sur toute mon existence. J’ai bien essayé de prendre femme, mais à peine me suis-je approché de celle que je convoitais que les deux paires de bras de mes géniteurs se sont agrippés aux deux paires qui tout à coup leur faisaient face pour ne plus les lâcher(la jeune femme en effet était de son côté affligée d’un fardeau identique au mien). Les bras ont alors inventé mille prises, se sont découverts comme une nouvelle jeunesse, et il ne m’a plus été possible d’échanger avec ma belle que de subreptices regards, à ce point fugaces et contraints qu’ils en étaient presque indéchiffrables. 

J’ai préféré renoncer, quand bien même, les quatre paires de bras étant si bien imbriquées, je désespère de pouvoir un jour me dégager de cet invraisemblable enchevêtrement.