R105-1) À genoux, les mains plongées dans la terre
            (D’après : « La femme travaille aux champs toute la journée ». Terre, profondeurs, pièce de monnaie)

À genoux, les mains plongées dans la terre, elle enchaîne les lignes, d’un bord à l’autre du champ. Il faisait nuit encore lorsqu’elle a commencé, mais la parcelle est immense, et quand elle en aura fini, le soleil aura achevé sa course et disparu depuis longtemps derrière l’horizon.

Mais elle ne s’occupe pas du soleil. Ses yeux ne quittent pas la terre, que ses mains fouillent fébrilement. Mille fois elle les enfonce au plus profond, et les ressort un peu plus loin, doigts écartés. Elle guette un indice. C’est son mari qu’elle cherche, son mari et son fils. Ils sont là forcément dans la terre, il ne peuvent être que là. Elle espère remonter à la surface quelque chose d’eux, un peu de leur chevelure, un bouton de leur veste, un fragment de lacet. 

Jusqu’au soir, jusqu’à la nuit elle poursuit son méticuleux ratissage. Et lorsqu’elle en vient à bout, que le champ a été retourné d’un bout à l’autre, et qu’elle se relève péniblement, c’est pour découvrir juste à la lisière du champ une petite pièce de monnaie —une monnaie qu’elle ne connaît pas, peut-être ancienne, ou d’un pays lointain, sur laquelle est inscrit une sorte de V majuscule aux branches inégales, et dont la branche de droite (la plus haute) couvre le chiffre 1 précédé d’une courte barre horizontale. La pièce brille faiblement sous la lune, et la femme l’observe longuement. Ce sont eux qui l’ont laissée certainement ! Oui, ce sont eux ! Ils ont dû partir, et ont pris soin de me laisser un signe ! 

Et elle rentre chez elle dans la nuit, tournant et retournant la pièce dans sa main noire de terre, tout en se demandant : pourquoi n’y a-t-il d’inscription que sur une face ? Pourquoi ?